( visage, du latin visus ou du grec prosôpon, ce qui est vu)
L'éthymologie du mot « visage » : Du latin visus ou de l'italien viso, de gesicht en allemand dérivé de sehen, le visage signifie ce que l'on présente à autrui, ce qui est vu. En grec, prosôpon signifie devant les yeux d'autrui, ce que l'on monte aux autres et ce que sa propre vision perçoit en retour dans le face à face - cela signifie aussi le masque, le visage ou le personnage.
Pour le philosophe Lévinas le visage c'est aussi « ce qui échange son regard » dans le face à face. Regarder le visage c'est voir au-delà de la forme plastique « ne même pas regarder la couleur des yeux ».
Introduction
Le 21ème siècle verra t'il disparaitre définitivement le visage de l'homme comme Foucault l'avait annoncé. Ne faut-il pas au contraire redéfinir l'homme, comme Lévinas nous le dit, non pas rationnellement comme au siècle des Lumières en tant que pur objet de savoir, mais au contraire donner sens à l'humain à partir de sa faiblesse à travers la nudité de son visage.
L'humain, dans l'appel que me lance son visage est au-delà de la vision, il déborde de la représentation, de la «chosification», par son visage et par sa parole, il prend sens.
Le visage s'envisage mais ne se dévisage pas. Les pseudos-sciences se mirent en devoir de le dévisager et de traquer l'âme invisible, pour le réduire à un « type » au service de l'idéologie raciste.
Le visage est la signification première, car le face à face est la situation originelle à partir duquel, il y a du sens. Ce qui est premier, pour Lévinas, ce n'est pas l'être, mais c'est la relation à l'autre.
De l’importance du visage dans la relation à l’autre
Je me souviens de mes interrogations d’enfant pas encore adolescent sur le visage « Et si les visages familiers devenaient autre chose, s’ils prenaient une autre forme ? Si la relation ne passait plus par le visage, le visage connu et familier de l’autre, si elle se faisait alors à une autre forme de visage, non vu non connu? "
J' imaginais alors un visage qui n'était plus un visage, et ce nouveau "non-visage " me dérangeait, il n’était plus l’autre, le visage d’autrui que l’on ne peut pas détruire parce qu'il nous renvoie à nous-même, mais le "non-visage " extraterrestre ou autrement terrestre qui est étranger, effrayant peut-être car il n'est plus familier.
Ma relecture de ces interpellations d'enfance m'amène à penser que déjà à ce moment là j'avais saisi l'importance du visage dans sa forme habituelle, des yeux, un nez , une bouche… car le visage est la porte de la relation à l’autre et représenter aujourd'hui le visage de l’autre n’est pas anodin, le visage c’est le lien à l’autre.
J'imagine alors ce rendez-vous manqué avec Emmanuel Levinas parlant de l'impossible représentation du visage dans son livre (En découvrant l'existence) :
Le visage " … ne ressemble point à la forme plastique toujours désertée, trahie par l'être qu'elle révèle comme le marbre dont déjà les dieux qu'il manifeste s'absentent ".
Comment ne pas être d'accord avec lui, la sculpture n'a jamais représenté du visage que sa forme plastique extérieure et comme le souligne aussi le philosophe Jacques Derrida
" Le visage n'est visage que dans le face à face. "
On voit bien que la définition du visage pour nos philosophes contemporains est liée à la relation plus qu'à la forme elle-même et poser la question de la représentation de l'altérité c'est représenter le regard lui-même.
Les mythes et le visage
Narcisse et Dionisos succombent au pouvoir maléfique de leur reflet dans le miroir, la tête de Gorgone devient inoffensive grâce à la ruse d'Athéna qui invente l'image, il y a distanciation entre le sujet et son double
Le mythe de la Gorgone
La Gorgone ou la Méduse, celle dont on ne peut croiser le regard sans être pétrifié est souvent représentée avec une tête monstrueuse et des cheveux comme des serpents. C'est un non-visage, une face interdite. Le mythe de la Gorgone ne serait-il pas à l'inverse de ceux de Narcisse et de Dyonisos plus lié à un interdit visuel qu'à la fascination vis à vis du reflet de sa propre image dans le miroir ? Celui qui croise le regard de la Gorgone se métamorphose en statue de pierre, ce n'est pas tant sa face effrayante qui fait peur mais c'est plutôt le fait de rencontrer son regard qui terrorise. Il y a corrélation entre le regard et la mort.

La Gorgonne est un monstre ailé au corps de femme, elle a deux sœurs, Euryalé et Sthéno. Sa deuxième caractéristique est sa face plate et ronde, ses yeux globuleux, son nez aplati, elle a des oreilles de bovin, une bouche fendue, des dents de carnassière et des cheveux comme des serpents, elle enfante aussi par la bouche, inversant ainsi les organes sexuels féminin et les organes buccaux, elle a la langue comme un sexe exhibé. C'est une vision de l'organe féminin qui n'a que peu à voir avec un visage, même si pour la représenter on a utilisé ce subterfuge, c'est en fait un non-visage dont la vision pétrifie comme le ferait la vision de l'organe féminin sur un sexe masculin. Freud verra lui aussi dans ce mythe l'image de l'organe sexuel féminin. Cet eidôlon, cette image d'aspect monstrueux qui vient de l'au-delà, reste donc associée et sans doute à juste titre à la vision de l'organe sexuel féminin dont la vision épouvante l'adolescent.
La Gorgonne est une face interdite et paradoxalement elle jouit d'une représentation plastique abondante dans l'antiquité. Les représentations de la Gorgone, utilisées en décoration, sont faites de face contrairement aux caractéristiques de la figuration de l'époque, la céramique attique (relatif aux Athéniens de l'antiquité) et la tradition égyptienne privilégient les représentations des visages de profil.
Cette face effrayante dont on ne peut croiser le regard est fascinée par sa propre image lorsque Athéna lui présente son bouclier poli, Persée en profite alors pour lui trancher la tête.
Dyonisos est lui aussi démembré lorsqu'il se regarde dans le miroir. Athéna, la vierge guerrière, ne représente-t-elle pas la femme, l'amante, permettant à Persée de transgresser l'interdit de la vision de l'organe sexuel de la mère ?
Le mythe de Dionysos
En construction
Le mythe de Narcisse
Le mythe de Narcisse apparait vers l'ère Chrétienne et met l'accent sur la beauté de Narcisse. Pour Plotin, La démence de Narcisse réside dans le fait qu'il a ignoré que la beauté visible, celle du corps, celle de l'extériorité, doit être dépassée par la beauté intérieure, celle de l'autre ou de soi-même. Cette critique de l'apparence au détriment de la vérité explique la condamnation du miroir dans l'Antiquité car il y a un danger de fermeture sur soi-même dans le fait de se regarder dans un miroir comme l'attestent les mythes de Narcisse et de Dionysos. L'image reflétée dans le miroir apparaît pour Platon comme un second objet semblable à l'original, qui lui ressemble mais qui n'est pas lui. Cette image se situe du coté non-être, relève du paraitre, du faux semblant ou de l'illusion.
Ses parents consultant l'oracle dès sa naissance sur ce que serait son destin leur répondit « Il vivra longtemps s'il ne se connait point ». Narcisse est aimé de tous à cause de sa fascinante beauté, mais en bel indifférent il résiste à toutes les avances de ses amoureux, tous sexes confondus. Un amant éconduit le maudira en lui lançant cette phrase « Puisse-t-il aimer lui aussi et ne jamais posséder l'objet de son amour». Lors d'une partie de chasse, assoiffé, il étanche sa soif dans une fontaine dans l'eau de laquelle il aperçoit le reflet d'une créature admirable dont il s'éprend immédiatement d'autant qu'elle reproduit avec un parfait synchronisme chacun de ses gestes. Il prend alors conscience que cet autre n'est en fait que lui-même « Mais c'est moi ! ». La possession que j'ai de moi fait que je ne peux pas me posséder moi-même, je voudrais que ce que j'aime soit en dehors de moi. Il reste alors de longs jours près de la source à se contempler et à désespérer de ne jamais pouvoir rattraper sa propre image . Face à ce paradoxe Narcisse décide de se donner la mort.
La mort serait ainsi le châtiment que réserve Éros et Thanatos à ceux qui refusant de connaître l'autre dans la relation réciproque du face à face, préfèrent l'apparence à la réalité d'autrui et refusent l'amour partagé en aimant avec excès leur propre image.
Dans une autre version, Narcisse aurait eu une soeur jumelle dont il était amoureux et qui mourut. Il contemple alors son reflet dans l'eau de la fontaine pour retrouver l'image de celle-ci.
Pour Lacan, le stade du miroir est formateur de la fonction Je. C'est en partie dans la captation par l'enfant de sa propre image que le moi se construit. Il n'est sans doute pas anodin que le mythe apparaisse à l'ère Chrétienne, la foi chrétienne tout en ne niant pas l'importance du moi met surtout en avant l'autre.
N'y a-t-il pas la crainte d'une perte d'unité dans le fait de regarder son propre reflet ? - En est-il de même quand nous regardons l'autre et qu'il nous regarde en retour. Sommes-nous dépossédé de nous-même, comme nous le dit Lévinas ? Ou au contraire notre unité ne rejoint-elle pas celle de l'autre. Chacun reconnaissant l'autre, nos deux unités se trouvent ainsi nourries de cette reconnaissance mutuelle.
La relation au visage dans le face à face avec l'autre authentifie la parole donnée et permet d'avoir accès à la connaissance de l'autre, elle permet de dire quelque chose de soi en retour. La parole seule peut se travestir, le regard lui se doit d'être en adéquation avec la parole et le geste. La bouche prononçant une parole, les yeux l'accompagnent et l'authentifient. La rencontre d'autrui n'a pas pour mode privilégié la vision, mais l'écoute de la parole de l'autre « si le visage parle et, ce faisant, invite à une autre relation que la jouissance, la prise, la connaissance 2 ».
2 Emmanuel Lévinas, Totalité et Infini, Essai sur l'Extériorité, le Livre de Poche 2001 page 209
La nature est d'emblée créatrice d'images, mais la représentation du visage reste au-delà de l'image et ne peut être considérée comme la représentation d'un simple objet, le visage étant la porte de la relation à l'autre. La fonction du visage c'est donc la médiation qui permet d'entrer en relation avec l'autre. Le visage est ce qui est vu et en même temps ce qui voit, cette définition du visage privilégie donc sa fonction de communication, le visage étant le propre de l'homme.
le mythe de Narcisse posent aussi la question du rapport que j'entretiens avec ma propre image et ma propre unicité. Peut-on se regarder comme on regarde un autre visage ? On ne s'envisage pas soi-même face au miroir, nul besoin! on ne peut que se dévisager.
Alors quel est le statut de l'image face à l'être ? Est-ce-que l'extériorité, l'apparence sont supérieure à la connaissance de soi, à l'intériorité ? Le visage en tant qu'image qui est une illusion ne définit donc pas l'être. Ce mythe propose donc une réflexion sur le statut de l'image, en tant que portrait, représentation iconique de soi et de l'autre.
Les portraits
Tous ces portraits, toutes ces représentations, pour quoi faire ? Dans quels buts ?
Le portrait de Dorian Gray
Les portraits de Fayoun
Anthropomorphisme du visage
Le visage porte de la relation avec l'autre
Nous sommes comme programmé pour croiser le regard de l’autre lorsque nous le rencontrons. Ce sont les yeux de l’autre que nous regardons en premier, c’est notre œil gauche qui regarde l’œil gauche de notre interlocuteur, c’est un regard croisé. Ensuite le regard se porte sur la bouche comme si l’on attendait qu’un son en sorte, puis notre attention se porte sur l’expression et l’attitude du corps. Nous cherchons dans le regard, sur la bouche, dans l'expression, dans l'attitude de l'autre toutes les possibles d'une communication non-verbale avant même que la parole entre en jeu.
Quoi de plus familier qu’un autre être humain, l’autre nous interpelle toujours.
Le regard du prédateur
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Le premier regard dans la relation mère bébé
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La représentation du visage dans l'art
De l'art préhistorique où le visage fut très peu représenté à l'art contemporain où il connaît tous les outrages, de la tradition occidentale illusionniste à sa déstructuration au début du 20ème siècle en passant par l'interdit de sa représentation dans quelques grandes religions monothéistes, la représentation du visage dans l'art ne cesse de nous interroger sur nous-mêmes en nous offrant ce formidable miroir d'introspection.
La représentation du visage de l’autre dans l’art
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La déstructuration du visage dans l’art du 20ème siècle
Le visage dans l’art du 20ème siècle s’est déconstruit de Picasso en passant par Bacon, il a subit tous les outrages, il n’est plus visage, comme si deux guerres mondiales l’avait définitivement défiguré.
Le visage défait reflet d’une contemporanéité déshumanisée
Qu’est-ce qui pousse les artistes contemporains à déconstruire le visage comme si le visage était atteint de maladies déformantes et destructrices . Le visage est sujet, il est sujet par excellence, souvent dans l’art d’aujourd’hui le visage est comme absent, sans doute pour ne pas être présent, comme si sa présence nous dérangeait ou dérangeait quelque chose en nous.
Reste à réinventer une nouvelle façon de représenter le visage.
Réinventer la représentation du visage
Le visage est la porte de la relation à l’autre, représenter un visage sans penser cette relation c’est le représenter comme une chose qui ne serait en lien ni avec l’autre ni avec le monde. Représenter ce lien n’est guère facile, il faut représenter l’intersubjectivité, ce rapport à l’autre, Il faut aller jusqu'à représenter le regard, un regard qui croise celui du spectateur.
Conclusion
La pluralité des visages
L’impossible représentation de la pluralité de visage de l’espace public
ou la négation du visage dans plus d’un visage.
« La pluralité des visages dans l’espace public n’est pas elle-même un visage, il rend invisible autrui, comme visage », mais le visage de l’autre est à la fois visage et visage de tous les autres.
Le visage au-dela de l'image
Le visage de l’individu hypermoderne
En construction
le visage restructuré
Le visage restructuré, le visage révélé en plein lumière car il nous parle de l’homme, de nous-même, de l’autre et du Tout Autre.
Le visage parle à mon cœur plus qu’à mon intelligence, il me regarde, me fait exister et m’invite à le reconnaitre lui aussi, le visage est visage s’il accueille autrui et m’invite à l’accueillir lui aussi.
Bibliographie
